Jenima

Série réalisée dans la banlieue de Jijel (nord-est algérien)
entre 2014 et 2015.

English below

Je suis née en Algérie en décembre 1986. J’y ai vécu jusqu’à mes 7 ans, puis, guerre civile oblige, nous nous sommes réfugiés en France. Par la suite, nous y sommes retournés jusqu’à mes 10 ans. Et puis mes parents ont cessé de m’y emmener. Longtemps, des souvenirs me sont revenus par éclats. Boumerdès, surtout, la ville de mon enfance. Et le quartier Champ Manœuvre, Alger. Mais il fallut un certain cheminement mental pour envisager un cheminement géographique : petit à petit, Algérie et quête de soi sont devenues indissociables. C’est à l’automne 2014 que j’ai franchi le cap, après 17 ans d’absence.

En octobre 2014, je rencontre N., qui était la garde-malade de ma tante décédée. Très vite, elle me parle de sa mère, et de sa famille dans la banlieue jijelienne. Je lui demande si je peux l’y accompagner, elle accepte. A Jenima, petit village la wilaya de Jijel, je vis dans une ferme, sans gaz de ville ni eau courante. Les parents de N. sont là, ainsi que les fils, la femme de l’un d’eux, et leurs filles qui sont restées célibataires. Ils m’adoptent, bien qu’ils ne parlent pas français et que mon arabe soit alors relativement médiocre.

J’apprends qu’ils ont été touchés de très près par le terrorisme durant les années 90. Ceux qu’on appelle « les terros » racquettaient leurs terrains, leurs poules, leurs vaches, menaçaient de tuer les hommes et de violer les femmes. Ils étaient trop loin de la ville pour bénéficier de quelconque protection, ils vivaient dans la peur, ne mangeant qu’une fois par jour, ne dormant que par intermittence.

Pourtant, la vie est revenue très vite dans la ferme de Mohammed B. ; alors que lui s’occupe des champs et que ses fils sont en ville pour vendre les poules, je reste avec les femmes, les enfants. Ils doivent gagner environ 10 000 dinars par mois (l’équivalent de 70 euros) et pourtant ils m’ont adoptée. C’est de ce quotidien là dont j’ai voulu rendre compte à travers ces photographies.

In Alger, I met B., the nurse of one of my aunts who passed away. She talked to me about her mother and her family in the suburbs of the Jijel. I asked her if I coluld come with her, she said yes. In Jenima, small village in the wilaya of Jijel, I lived in a farm, without gaz or drinking water. The parents of B. were there, and also the sons, their wifes, and the girls of the family who were still single. My arabic was quiet bad, and so was their french, but still, we became close very quickly.
I knew that they had been very close to terrorism during the 90’s, because the region of Jijel was affected a lot. The men that algerian people call the « terros » always stole their grounds, chickens, cows. They threatened to kill the men, and to rape the women. B. and her family were too far from the city, and so too far for any protection. They lived in fear, eating once a day, and sleeping rarely.
However, life came back quickly in Mohamed S.’s farm. As he took care of the fields, and his sons went downtown to sell the eggs, I stayed with the women and children. The family won something like 10 000 dinars (60 euros) a month and yet, they adopted me. It’s that kind of daily life I wanted to talk about in these photographs.