A propos

« Il y a dans le travail photographique de Lynn S.K. quelque chose d’extrêmement ténu et émouvant qui tient à la façon si particulière dont la jeune photographe aborde l’intime de ses modèles, de soi, de l’univers qui l’entoure, d’une façon globale et sans compromis possible d’être devant, dans les choses, entre la réalité qui se voudrait totalitaire et permanente, et le réel plus fragile des impressions, des sentiments, des ressentis, des émotions, qui se dessine et s’interprète au-delà, toujours dans le proche, le vif, le coupant de l’instant et le raccord lointain, la diffraction des événements, le mouvement invisible de l’énergie.

Il y a une façon de nous faire rentrer tout de suite dans un univers à la fois concret et mental, dans un monde où la matière fondamentale des êtres est le contraire du banal ou du terne : sensuelle, fugitive, psychique, dramatique, fantastique, poétique et pour autant incarnée, à même les corps, le tissu des êtres et des choses, l’écorchure de la réalité, l’écorce du monde dont parlait si justement Merleau-Ponty.

Une «inquiétante étrangeté » tapisse, étreint, borde ce monde de phénomènes et de nuances tactiles, sensitives, projetées et ressenties. Une tension « borderline » mêle photographie et cinéma, musique et littérature sans que l’on puisse privilégier une piste plutôt qu’une autre, sans qu’une référence ou une catégorie s’empare de ce qui est mù par ce besoin de vision le plus empiriste qui soit.

Plus l’univers semble opaque, je pense à ces quelques signes de couleur dans la nuit qui évoquent une fuite sur le bord de la route, une échappée proche de l’évanouissement ou de la transe fébrile et sauvage, plus la photographe nous contraint à envisager l’énigme de cette délivrance qu’est toute image : dialogue universel le plus primitif et sorcier dans sa résistance ultime au sens commun, aux procédures de normativité et de rationalisation.

Dans le monde hanté, habité, des « fantômes » de Lynn S.K., le deuil et la mélancolie pourraient être la clé secrète d’une sensibilité à fleur de peau, d’un regard doux, clair et pénétrant, qui sonde les textures et les apparences pour mieux raconter, au détour de captations parfois mouvantes et hallucinées, le fil d’une introspection sauvage, d’une contrée spécifique qui mêle la géographie du passé, la volupté de l’enfance, au temps du présent. »

Clémentine Feuillet, Galerie Joseph Antonin, Arles